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Introduction:

Je me souviens parfaitement des questions qui me hantaient les jours précédant ma première rentrée des classes en tant que professeur : Serais-je à la hauteur ? N’avais-je pas l’air trop jeune ? Les élèves me prendraient-ils au sérieux ? Seraient-ils intéressés par le cours que je projetais de faire ? Essaieraient-ils de me déstabiliser ? Parviendrais-je à les maîtriser ? Serais je soutenue par la vie scolaire si je donnais une punition ? Les élèves punis m’en voudraient-ils jusqu’à la fin de l’année ?

Aujourd’hui encore, une grande partie des questions que je me posais alors continue à m’habiter chaque veille de rentrée… et je ne connais guère de collègues, soucieux de garantir de bonnes conditions d’apprentissage, qui ne soient pas préoccupés par la rencontre avec leurs nouveaux élèves.

Car une classe constitue un groupe vivant, unique et imprévisible, évoluant tout au long de l’année avec, ou, dans le pire des cas, contre le professeur. Les enseignants expérimentés savent bien que rien n’est jamais acquis, surtout avec des adolescents, et que ce qui séduit les uns à un moment donné ne convaincra pas forcément les autres.

Cette adaptation constante invite donc à la modestie et balaie d’un revers de main toute recette miracle qui prétendrait garantir une gestion de classe invariablement optimale. Enseigner demande la capacité de changer de point de vue, de posture, de méthodes, pour s’adapter sans cesse à l’âge des élèves à leur niveau, à leurs centres d’intérêt, à leur approche de la matière, à leur rapport à l’autorité, et à bien d’autres facteurs encore,

Mais ce constat n’implique pas que les enseignants soient condamnés à « agir dans l’urgence » et à « décider dans l’incertitude », pour reprendre le titre d’un ouvrage du sociologue Philippe Perrenoud Construire un cadre

propice à l’apprentissage et au « vivre ensemble » ne relève pas de l’improvisation, et un certain nombre de points d’ordre matériel, organisationnel et humain peuvent et doivent être anticipés par les professeurs de manière concertée pour travailler dans de bonnes conditions.

Certes, l’acquisition des savoir-être et des savoir-faire professionnels demeure encore le parent pauvre d’une formation qui valorise plutôt les matières enseignées. Mais il ne suffit pas d’être excellent dans sa propre discipline ni de posséder un supposé charisme pour pouvoir maîtriser un groupe d’élèves et le conduire vers la réussite.

C’est pourquoi les questions pragmatiques et pertinentes que les enseignants se posent ne doivent pas être minorées ni abandonnées à des tâtonnements individuels plus ou moins fructueux :

Doit-on faire un plan de classe ? Vouvoyer ses élèves ? Faire cours porte ouverte ? Donner des devoirs à la maison ?

Comment aménager sa salle ? Asseoir son autorité ? Gérer les conflits ? Lutter contre l’échec scolaire ? Collaborer avec les parents d’élèves ?

Ces interrogations légitimes touchant à la gestion de classe sont abordées parmi d’autres dans ce livre, et réparties dans quatre chapitres consacrés aux différents sens attribués précisément au mot « classe »:

• La classe est tout d’abord le lieu dans lequel le professeur accueille ses élèves. Les relations qui s’y tissent dépendent des conditions matérielles, de l’aménagement choisi, des positions occupées par chacun ; mais la salle n’étant pas une enclave, elle interagit constamment avec l’établissement dont elle dépend et avec l’environnement extérieur dans lequel évoluent les familles. • La classe représente ensuite le temps du cours, celui pendant lequel le professeur « fait la classe ». L’attention qu’il porte au matériel de ses élèves, la manière dont il s’adresse à eux, sa capacité à susciter leur intérêt, les contenus et les activités qu’il leur propose, le suivi des devoirs qu’il leur donne font partie des points cruciaux auxquels il doit réfléchir.

• La classe signifie également le niveau dont le professeur est en

charge : la classe de 4 par exemple, ou celle de terminale. À cet égard, il se montre attentif aux modalités d’évaluation choisies, aux stratégies de remédiation mises en place, aux signes de décrochage scolaire, ou encore aux avis donnés en conseil de classe, en matière d’orientation et de passage en classe supérieure.

• La classe constitue enfin un groupe, composé de personnalités diverses qui évoluent sous la responsabilité du professeur. Savoir canaliser les affinités et les inimitiés qui se créent, prévenir et gérer les conflits, garantir le respect de tous, favoriser l’émergence des individualités et de l’esprit critique sans faire vaciller l’esprit de groupe et le respect de la règle relèvent des nombreuses gageures du métier !

En tant qu’enseignante, formatrice et psychologue, je vous propose ici mes réflexions, analyses et conseils sur ces différents thèmes. J’ai souhaité les enrichir par les témoignages de professeurs et les travaux de spécialistes, dont les expériences et les recherches éclairantes sont toujours en prise avec la réalité du terrain. Et pour actualiser le lien éducatif incontournable qui unit les enseignants aux parents d’élèves, la parole est également donnée à ces derniers, de manière à faire entendre sans passion les leviers et les freins qui influent sur cette collaboration nécessaire et permettre de clarifier les enjeux et les positions réciproques. Les parents doivent ainsi savoir encourager chez leur enfant les comportements d’élève attendus par l’école, tout comme les enseignants doivent pouvoir prendre en compte l’enfant derrière chacun des élèves. Ces derniers s’avèrent en effet les premiers à pâtir de la défiance réciproque entre le milieu scolaire et le milieu familial, qui repose sur une accumulation de facteurs historiques et sociologiques complexes. La massification de l’accès à l’école, devenue gratuite et

obligatoire de 6 à 16 ans au cours du XXe siècle, a par exemple et très schématiquement engendré un certain nombre de ressentiments et d’incompréhensions de part et d’autre :

• D’un côté, les enseignants souffrent d’avoir à gérer des élèves aux profils et aux niveaux très divers au sein d’une institution qui se veut égalitaire ; ils rêveraient d’avoir en face d’eux un public acquis et

homogène, car ils ne sont pas suffisamment formés ni accompagnés pour faire face à une telle hétérogénéité. Ils reportent alors sur les familles des attentes fortes en matière d’éducation pour que tous les enfants sachent au moins se comporter uniformément en groupe et face à l’autorité.

• De l’autre, les parents placent beaucoup d’espoir dans la réussite scolaire, comme si le fait de scolariser tous les enfants impliquait de les faire tous réussir. Or, on constate malheureusement que l’école produit de l’échec scolaire (environ 40 000 élèves sortiraient chaque année du système éducatif sans diplôme) et continue à reproduire les inégalités sociales. Les parents voient de ce fait leurs attentes déçues et se sentent trompés par une école perçue comme injuste, ségrégative voire incompétente.

Pourtant, nous verrons que les enseignants ont un rôle éducatif à jouer, tout comme les parents peuvent favoriser la bonne scolarité de leur enfant. Les responsabilités permettant de réunir les conditions de socialisation et de réussite doivent ainsi être partagées et discutées dans l’intérêt même des élèves. Comment favoriser, par exemple, l’acceptation des règles communes et impersonnelles de l’institution scolaire, dans une société qui promeut la singularité individuelle ? Comment valoriser les apprentissages proposés par l’école, dans une société médiatique qui donne tant de facilités pour accéder aux savoirs ?

Seul un discours cohérent, concerté et réfléchi impliquant l’ensemble de la communauté éducative et porté par une politique forte en matière d’éducation et de formation des enseignants peut redonner du sens à une école aujourd’hui quelque peu malmenée et déboussolée.

C’est pourquoi le fait même d’observer à travers ce livre ce qui se joue au sein d’une classe entre l’enseignant, ses élèves, l’établissement et les familles, convaincra le lecteur qu’enseigner reste bel et bien un art, relevant de l’artisanat pour la technique et l’habileté requises, de l’artifice pour l’ingéniosité déployée, et d’un certain talent – d’équilibriste, de compositeur et de chef d’orchestre méritant toujours d’être salué.

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